Comment structurer une prise de parole : les trois questions essentielles
- Alex Metzinger

- 3 déc. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 déc. 2025
Dans la plupart des situations professionnelles, la prise de parole demeure perçue comme un exercice de performance individuelle : démontrer son expertise, dérouler un raisonnement, « faire bonne figure ». Cette approche est pourtant à contre-sens de ce qu’exige réellement l’oralité. La parole publique n’est pas un geste autocentré, mais une pratique relationnelle, située et finalisée. Elle engage un public, s’inscrit dans un contexte, poursuit un effet. Toute intervention qui néglige ces paramètres se condamne à la dispersion et à l’inefficacité.
Pour éviter cet écueil, toute préparation rigoureuse repose sur trois questions essentielles : qui est mon public ?, quel est mon objectif ?, quel est mon message essentiel ? Ces trois éléments forment un socle conceptuel, une grammaire de l’oral, à partir desquels seulement il devient possible de développer un propos structuré. Ils constituent également les repères qui, juste avant de prendre la parole, permettent de retrouver un ancrage clair.
1. Le public : un destinataire situé, non une abstraction
Le premier déterminant d’une intervention est le public auquel elle s’adresse. L’erreur fréquente consiste à envisager un auditoire comme une entité neutre, interchangeable, comme si les individus ainsi rassemblés partageaient spontanément les mêmes attentes, les mêmes savoirs, les mêmes références. Or, la recherche en communication souligne que l’attention se focalise massivement sur ce qui présente une proximité — géographique, sociale, culturelle, temporelle. Le biais d’auto-référence, identifié en psychologie cognitive, dit la même chose : un individu perçoit d’abord ce qui le concerne directement.
Deux dimensions structurent donc la réception : le familier et le nouveau. Le familier rassure, instaure un terrain commun, réduit la charge cognitive. Le nouveau stimule, éveille la curiosité, génère un intérêt actif. Une intervention efficace articule ces deux pôles : elle se place dans un paysage mental connu, puis ouvre une zone d’apprentissage.
La qualité d’une prise de parole se mesure alors à l’interaction qui se crée entre trois pôles : l’orateur, le public et le sujet. Le rapport n’est ni vertical ni unilatéral. La parole publique est un acte de partage, non une démonstration de supériorité. Cette perspective est essentielle, notamment lorsque l’orateur est expert : plus il connaît un sujet, plus la tentation est grande de s’exprimer pour satisfaire sa propre logique intellectuelle. Pourtant, l’exigence de l’oral est ailleurs : dans la capacité à transmettre, à rendre intelligible, à se décentrer.
2. L’objectif : une stratégie d’effet
La deuxième question fondatrice concerne l’objectif poursuivi. Toute prise de parole s’inscrit dans une stratégie, explicite ou non. L’enjeu n’est pas tant de livrer un contenu que de produire un effet : sensibiliser, informer, rassurer, alerter, convaincre, enthousiasmer. Ces verbes — d’action — possèdent une fonction organisatrice. Ils donnent une orientation, une intention, une couleur. Ils permettent également de résister à l’inflation naturelle des contenus superflus : un objectif clair opère comme un filtre.
Les neurosciences montrent par ailleurs que l’effet recherché influe sur la manière dont le public se met en mouvement. Les mécanismes d’activation des neurones miroirs, notamment, sont sensibles à l’intention perçue : un discours construit autour d’une dynamique d’action (rassurer, encourager, mobiliser) entraîne une réaction cognitive distincte d’un discours purement informatif.
L’oral n’a pas pour vocation de reproduire la densité de l’écrit. Sa nature est située : hic et nunc. Il privilégie la clarté, la hiérarchisation, la mise en avant d’un fil directeur. Définir l’objectif signifie donc choisir ce que l’intervention doit faire au public — et, corrélativement, ce qu’elle doit renoncer à dire.
3. Le message essentiel : le noyau dur du propos
Enfin, toute intervention repose sur un message essentiel, formulé de manière simple et affirmative. Il ne s’agit ni d’un slogan ni d’une formule rhétorique, mais de la phrase que l’auditoire doit absolument retenir. Elle constitue le socle autour duquel s’organise l’ensemble du propos. Le message essentiel fonctionne comme une colonne vertébrale : il soutient la structure et permet aux idées de s’articuler sans se désagréger.
Les travaux sur la persuasion et la mémorisation montrent que les messages les plus efficaces sont simples, concrets, univoques. Des études sur les « messages collants » (sticky messages) mettent en évidence que la simplicité conceptuelle augmente la mémorisation, la compréhension et la capacité du public à reformuler — trois dimensions indispensables à l’impact durable d’une intervention. La charge cognitive diminue lorsque la formulation est claire ; l’attention augmente lorsque la structure est identifiable.
L’élaboration de ce message essentiel exige donc un effort de formulation. Il doit pouvoir être dit à haute voix, tenu dans une seule phrase, compris instantanément par un interlocuteur extérieur. Le principe avancé par Boileau dans L’Art poétique déploie ici toute sa pertinence : « Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément.» La clarté n’est pas une facilité, mais une discipline.
Conclusion : une démarche de clarification avant d’être une mise en mots
Ces trois questions — public, objectif, message essentiel — constituent une architecture intellectuelle. Elles permettent de passer d’une parole impulsive à une parole structurée. Elles rappellent que l’oralité est moins un geste d’exposition qu’un acte de transmission. En les intégrant à la préparation comme à l’instant précédent la prise de parole, l’orateur construit un cadre fiable, stable, qui donne sens à son propos et cohérence à son intervention. Dans un contexte où la surcharge d'informations est constante, cette discipline de clarification n’est pas un luxe : elle est une nécessité.

